Le riali, la monnaie qu'on entend mais qu'on n'écrit jamais
Imaginons que vous vouliez traduire cette phrase toute simple : "j'ai 7500 francs comoriens." Sur la plupart des ressources en shingazidja, on trouve une traduction du type "ngamina 7500 KMF", grammaticalement correcte, mais qui ne correspond pas à ce qu'un Comorien de Ngazidja dirait naturellement.
À l'oral, presque personne ne parle en francs comoriens (KMF). On utilise le riali, une unité de compte traditionnelle, indépendante de la monnaie officielle. Pour la même phrase, un locuteur natif dira plutôt :
"Ngamina riali shihwi na madjana matsanu" : littéralement, "j'ai mille cinq cents riali."
Le principe est simple une fois qu'on le connaît : on divise le montant en francs par 5 pour obtenir sa valeur en riali. 7500 KMF ÷ 5 = 1500 riali. Autre exemple, avec un montant moins rond :
12 250 KMF → 2450 riali → "riali zihwi zili na madjana mane na mengo mitsanu"
Deux façons de dire la même chose, mais une seule qui sonne juste à l'oreille d'un Comorien.
L'heure aussi se raconte différemment
Le même phénomène existe pour l'heure, et il est encore plus surprenant, parce qu'il touche à la façon même de découper la journée.
Dire "il est 7h" se traduit souvent, mot à mot, par "ngassina 7h". Là encore, ce n'est pas faux, mais ce n'est pas ce qu'on entend dans la vraie vie. À l'oral, cette phrase devient :
"Ngassina saya ya hanɗa za trasi" : "nous sommes à la première heure du matin."
La raison est que, en shikomori, le décompte des heures ne commence pas à minuit comme en français, mais au lever du jour, conventionnellement fixé à 6h. Il y a donc un décalage de 6 heures entre l'heure "à la française" et l'heure shikomori, et ce décalage change la façon de concevoir même la journée :
- 14h devient "saya ya nane za mtsana" (8ème heure de l'après-midi)
- 15h devient "saya ya shenɗa" (9ème heure)
- 9h du matin devient "saya ya raru za trasi" (3ème heure du matin)
Et voici le twist le plus saisissant et intéressant. Puisque le cycle ne compte que jusqu'à 12 avant de repartir, le même chiffre peut désigner deux moments opposés de la journée, seul le mot qui l'accompagne change la signification exacte :
- "saya ya raru za trasi" = 9h du matin
- "saya ya raru za masihu" = 21h (9h du soir)
- "saya ya nane za mtsana" = 14h (l'après-midi)
- "saya ya nane za masihu" = 2h du matin (la nuit)
Sans ce petit mot de précision, trasi (matin), mtsana (après-midi), masihu (nuit), impossible de savoir de quel bout de la journée on parle.
Pourquoi c'est important pour nos modèles d'intelligence artificielle
Ce genre de détail peut sembler anecdotique, mais il est en réalité essentiel pour un projet comme le nôtre. Nous développons des modèles de synthèse vocale (Text-to-Speech) et de reconnaissance vocale (ASR) pour le shikomori, et ces modèles apprennent en comparant un texte écrit à l'enregistrement audio qui lui correspond.
Si le texte affiche "ngamina 5000 KMF" mais que la voix enregistrée dit "ngamina riali shihwi", le modèle reçoit un signal contradictoire : deux formulations différentes pour la même idée, sans savoir laquelle privilégier. Répété sur des milliers de phrases, ce genre d'écart introduit un vrai biais et dégrade la qualité de l'apprentissage.
Notre solution : un normaliseur automatique
C'est pour cette raison que nous avons développé un normaliseur de texte, un outil qui détecte automatiquement ces écarts entre écrit et oral : heures, montants, nombres ... et les corrige avant l'entraînement de nos modèles. Nous l'avons testé sur l'ensemble des milliers de traductions reçues jusqu'ici, avec un taux de réussite à plus de 99%.
Concrètement, la phrase "ngamina 5000 KMF", une fois passée dans le normaliseur, ressort sous la forme :
"ngamina riali shihwi" : "j'ai mille riali."
Un détail qui, mis bout à bout avec des milliers d'autres, fait toute la différence pour obtenir des modèles vocaux qui sonnent vraiment comme un Comorien de Ngazidja.
Un article plus technique suivra prochainement, détaillant l'ensemble du travail de prétraitement de nos données en vue de l'entraînement de nos modèles.
